Véronique Bigo et l’esthétisation du monde

Septembre à Marseille : dans la douceur de l’été qui se prolonge la foule se presse sur le « domaine du grand port » entièrement rénové. L’accès aux espaces extérieurs et jardins sur l’eau du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée est libre et gratuit, ce qui est très bien, mais il faut entrer dans le Mucem lui-même, splendide geste architectural à la gloire de la civilisation dont la cité phocéenne fut le noyau occidental. Un peu plus loin, vers la Joliette, un ancien gigantesque silo à céréales est devenu le Silo tout court, lieu culturel équipé d’une salle de concert de 2000 places et d’un vaste hall (dit salle des mamelles en raison de la forme en entonnoirs des orifices par où passaient les grains tombant dans les bateaux). Les responsables du Silo ont eu l’heureuse idée de confier cet espace énorme à Véronique Bigo, peintre capable de l’habiter avec force et élégance. L’artiste y a réparti quarante toiles des toutes dernières années (ce n’est pas une rétrospective, et cela dure jusqu’à fin décembre) en intitulant l’ensemble « la voleuse d’objets ». Quels objets ? Le journal La Provence remarquait avec gourmandise que l’on trouvait en particulier un tableau consacré à une navette, célèbre petit gâteau plutôt érotique puisque sa forme rappelle l’aspect d’un sexe féminin… Mais l’on devine que là n’était pas l’essentiel : Bigo a toujours eu une manière inimitable de s’emparer des objets les plus inattendus, toujours traités dans des jus de peinture très diluée sur des toiles de lin encollées non préparées. Cela a commencé en 1977 avec la série consacrée à Constantin, empereur romain. Véronique Bigo habitait alors à Rome, et elle remplissait son atelier proche de la piazza del Popolo de représentations de Constantin saisi en des instants divers de sa vie, ou des objets et signes liés à sa personne et à son pouvoir : ses sandales, son sceptre, la main de l’imperator au doigt pointé vers le ciel. Constantin avait toujours les lèvres closes, comme dans la tête de 2 m 60 de hauteur qui subsiste, car il suffit au pouvoir (masculin) d’être ; la parole est inutile. Ces tableaux constantiniens avaient marqué, lors de l’exposition Mythologies quotidiennes 2 de Gérald Gassiot-Talabot, l’apparition de Bigo au premier rang de la deuxième génération de la Figuration narrative. Aujourd’hui, la Figuration narrative, entrée dans l’histoire, est dispersée et ses représentants de la première génération ont tendance, tel le grand Télémaque en ce moment même à la galerie Louis Carré, à simplement présenter leurs toiles des années 70. Bigo, elle, prend le monde d’aujourd’hui à bras le corps et lui vole des objets nouveaux. J’observe que ces objets, réels ou non, sont beaux. Cela veut dire quelque chose. En ce temps où ce que l’on appelle l’art contemporain privilégie trop souvent la dérision et la provocation en tous genres et méprise l’idée de beauté, il n’est pas indifférent qu’une artiste puise son inspiration dans les productions de ce que Gilles Lipovetski vient de nommer le « capitalisme artiste ». L’idée est très simple : le système économique mondial actuel joue avec un pseudo art ou un anti-art qui animent le marché, et, dans le même temps, ce système favorise l’introduction de la beauté partout ailleurs (dans les magasins, les restaurants, le mobilier urbain etc etc…). C’est le phénomène passionnant de l’esthétisation du monde aujourd’hui analysé par le sociologue, qui a été compris très tôt et dont s’est emparé Véronique Bigo. Ses sujets sont les chaises de Starck ou Carlo Mollino, une lampe de Gae Aulenti ou une table de Pierre Charreau. Ce qui la conduit à construire une œuvre puissamment personnelle, sans équivalent connu, qui apparaît comme une réponse magnifique et cinglante à ceux qui, comme un penseur médiatique que je citais récemment, proclament que ceux qui croient aux liens de l’art et de la beauté ne sont que des « vieilles badernes ». C’est vrai, par son exigence de rigueur, par la grande économie de moyens dont elle a fait son style, Véronique Bigo demande un peu plus qu’une attention distraite. Il faut se laisser imprégner par ses images intensément présentes, parfois chargées d’humour (« Le sac de Mme Beuys »…) pour comprendre que cette artiste exceptionnelle n’est pas vraiment de son temps : elle est bel et bien en avance sur son temps.

J-L. Chalumeau, Verso-Hebdo,
La lettre hebdomadaire