Véronique Bigo Invitation à la réjouissance

L’Italie a le chic pour laisser filer ses talents. Certes, François 1er avait ouvert le corridor lorsqu’il nous avait piqué Léonard de Vinci et quelques autres, mais voici qu’aujourd’hui il faut de nouveau traverser les Alpes pour avoir la possibilité de croiser la peinture réjouissante de Véronique Bigo. Car c’est bien à des réjouissances que nous convie cette artiste partie travailler chez nos amis français. Faut-il être Street-art ? Elle peint sur toile. Abstrait ? Géométrique ? Conceptuel ? Minimal ? Elle est plutôt figurative. Faut-il alors des sujets profonds ? En prise sur le monde ? Les siens feignent de ne l’être pas. Véronique Bigo nous semble jouer à la peinture, et sa joie de peintre est communicative, ce qui pourrait bien être le signe d’une sagesse. Nous sommes loin en effet de la quête obstinée d’originalité qui bouche le paysage, de ce nouveau classicisme qui pèse sur le monde de l’art comme une règle. Véronique Bigo émerge de cette mer-là comme une bouée de couleur : avec évidence. Elle est toute à sa peinture, rien qu’à sa peinture, avec une spontanéité que nous aurions tort de confondre avec une quelconque naïveté.

De la femme d’intérieur à l’intérieur de la femme

Véronique Bigo vient d’exécuter une série sur les sacs à main des femmes. Madame et son sac, voire Madame est son sac ! Est-il sujet plus léger, n’est-ce pas ? Cliché plus convenu ? Est-il possible d’aller plus loin dans le lieu commun ? Vous pensez que non, et vous aviez raison. Véronique Bigo s’apprête toutefois à vous détromper. Il y a pire que représenter des sacs de femmes : représenter les sacs de certaines femmes, quand vous saurez comment elles sont choisies. N’imaginez surtout pas que vous allez découvrir les sacs de vos grandes héroïnes, femmes de caractère, artistes, intellectuelles. Le sac d’Hannah Arendt ? Celui de Rosa Luxembourg ? Non, pas même celui de notre Cicciolina. Rien qui vienne de qualités propres à leur propriétaire ne distingue les sacs que Véronique a choisis pour sujets. Nulle force, nul talent qui puisse justifier quelque espoir de les voir hissées un jour au-dessus du commun. Les sacs de Véronique appartiennent à des ombres, et plus précisément à des dames qui sont l’ombre de maris par la société célébrés. Elles sont des « femmes de » : femmes de mathématiciens, femmes de physiciens, d’artistes. Femmes sans épaisseur personnelle, transparentes, entrées en existence par la magie d’un anneau passé à leur doigt. Faut-il en conclure que le projet de notre peintre consiste à honorer des potiches, des faire-valoir, à cultiver une image de la femme contre laquelle, depuis quarante ans, s’insurge toute pensée progressiste ? Le bon sens qui pour une fois nous conseille nous suggère d’aller chercher plus loin. Le sac à main est une interface. Vu de l’extérieur, il participe d’une composition destinée au monde par la femme qui se prépare à sortir et à affronter ses regards. Il contribue à façonner son image. Il configure sa surface visible. Il est pur artifice, artefact, arte sac, presque un avatar. A l’intérieur sont les objets personnels, l’intime. Toute autre main, tout autre regard que le sien y sont intrus. Comme son cœur, comme son sexe, son sac est un lieu où l’on ne saurait pénétrer que muni d’un laissez-passer. Ce que l’on voit du sac est la surface où se produisent les échanges réciproques entre son âme et son effigie. Alors, comme une évidence, les sacs à main que peint Véronique Bigo sont transparents. Dérobé à l’intimité par cette transparence, ce tube de rouge à lèvres n’a plus rien d’anecdotique. Il se charge de sens, dénote la peur ou le désir d’une femme, de la femme en général, et l’on voit l’objet le plus banal se teinter d’une universalité poétique. Parfois, le sac contient une éruption volcanique. Surréalisme ? Profonde cohérence au contraire : le sac, on l’aura compris, a toute la profondeur des cœurs féminins, et l’on ne s’étonnera plus, dès lors, si dans les sacs des « femmes de… » brûle aussi un volcan. La « femme de », la femme en général a vaincu la femme du général. Elle a retrouvé derrière la transparence toute l’épaisseur qui lui avait été dérobée au nom de valeurs que, sous couvert d’ingénuité, la peinture de Véronique Bigo interroge avec insistance. Au passage, Véronique Bigo se frotte à une problématique qui travaille la peinture depuis le Trecento, et même avant si l’on inclut l’art du vitrail. C’est tout son travail pictural qui se voit traversé par la question de la transparence. La peinture, qu’un connaisseur de l’histoire de l’art m’arrête si je me trompe, consiste bien à recouvrir une surface de « couleurs en un certain ordre assemblées » (là, pas de doute, nous sommes sur du consensus solide). Et bien Véronique m’arrête encore, car je me trompe de nouveau : sa peinture ne recouvre pas la surface, mais laisse sa toile pour l’essentiel apparente. Quant aux couleurs, elles ne sont pas là où les attend la figuration, mais là où le peintre les aime. La figuration, elle, étant confiée à la grisaille. C’est rien de moins que la définition de la peinture qui se voit remise en question par ce pinceau enthousiaste. Merci, Véronique, pour ce vent frais qui sème un chouette désordre dans nos mises-en-plis.

  B.Castiglione (traduit de l’italien par A. d’ Avossa)