Véronique Bigo ou la figuration métaphysique

Il faut se « laisser aller » devant un tableau de Véronique Bigo. Se couper du monde, de son spectacle et de sa rumeur, pour se sentir lentement enveloppé par son essence et s’y livrer, comme à un parfum. C’est en effet une expérience que nous propose cette peinture : Véronique nous invite à remonter, au gré des formes, vers l’épreuve d’une esthétique primale, au sens originel du mot « esthétique » : sensation. Cette sensation a toutefois un prix, c’est la disponibilité de l’esprit, et le temps que l’œuvre y chemine. Parfois les motifs sont organiques ; la toile de lin, fond brut et apparent, nous convie alors à célébrer une communion avec Nature, antique déesse-mère de nos corps, entité féconde au fond de laquelle nous rejoignons les sujets – fleurs, légumes, racines. Parfois ce seront des objets : phare, sac, chaussure,… ou des fragments d’œuvres anciennes, des citations : main d’ange peinte au Quattrocento par Fra Angelico ou jambe de pierre, énorme et brisée cependant, le temps ayant eu raison aussi de la statue monumentale de l’empereur Constantin… Ces sujets qui semblent en soi insuffisants trouvent leur justification en tant que points de départ, ports où l’imaginaire embarque vers ce que la toile ne montre pas ; leur représentation nous interpelle, nous oblige à nous arrêter, nous qui sinon serions passés sans les voir : quels rochers lointains signale ce phare ? Qu’y a-t-il dans le sac de Madame Klein ? Sur quels parquets glissa ce haut talon ? Qui a brisé la jambe de Constantin ? Le poivron devenu sujet de l’art se voit transcendé par le pinceau et nous domine non seulement du haut de ses proportions démesurées, mais aussi du fait d’un lien plus primitif avec cette Nature fondamentale dont il nous rapproche comme un médiateur rétablit la communication entre deux êtres fâchés. Les moyens picturaux se mettent bien sûr au service du projet : pour devenir autre chose qu’un poivron, ce dernier doit s’extraire de sa condition légumineuse. Ce seront l’augmentation dramatique des proportions, nous venons d’en parler, mais aussi le sujet qui fuit son environnement naturel pour plonger dans un autre, purement artistique : la présence permanente de la toile derrière le motif nous rappelle avec insistance que nous ne sommes pas devant un objet mais devant un sujet de peinture. Le dessin – le dessin classique – affirme avec acuité sa capacité de représentation tout en sachant ne pas l’achever, comme pour ménager à l’imaginaire un espace où puisse s’accomplir la communion, s’exercer le sacré : où, conformément à la proposition de Marcel Duchamp, ce soit le spectateur qui fasse le tableau. C’est un véritable réseau de tensions qui excite cet imaginaire et le met en œuvre : démesure et monochromie génèrent une tension entre le dessin, représentation mimétique du réel, et le signe, qui informe sans lien de similitude. Tension aussi entre la grisaille de l’objet unique, élevé par la grâce du choix de l’artiste au statut de sujet de l’art, et la citation colorée récurrente, psalmodie où se répètent les motifs référentiels : encore Duchamp, l’homme qui força le monde à admettre qu’une Roue de bicyclette ou un Urinoir puissent être œuvres d’art ; mais aussi le surréalisme avec Man Ray, ou encore la photographie provocatrice de Robert Mapplethorpe : l’esprit se voit bientôt contraint à enjamber les causalités rationnelles et l’on ne s’étonne plus de voir apparaître, entre les pétales d’une tulipe, les signes de fécondité que sont l’aréole d’un sein, les plis d’une vulve, l’ondoiement d’une hanche ou quelque forme phallique : partout le désir est à l’œuvre, chuchote Véronique Bigo au détour de grands formats qui deviennent ainsi des métaphores de la vie. Et si l’art doit encore « représenter », qu’il donne alors l’image de cette activité souterraine, primitive et inlassablement résurgente ; que la vie perle inexorablement dans les interstices de la toile : les tableaux sont des sources silencieuses face auxquelles il nous faut tenir jusqu’à ce qu’elles nous inondent.

Thierry le Gall