Ceci n’est pas seulement un flacon

Vénus ne se saurait vêtir que de parfum. Le parfum est le seul vêtement qui convienne à sa beauté idéale ; il est le révélateur d’une perfection à laquelle nous ne saurions accéder que les yeux fermés. Nous nous abandonnons dans ses bras immatériels et il nous transporte dans un autre espace où nos peaux et nos respirations ont partie liée. Caché au cœur de sa propre invisibilité, il ne recouvre pas le corps, ne le masque pas, il façonne au contraire une impalpable sensorialité qui se glisse en nous et se saisit de notre souffle pour irradier jusqu’à nos plus intimes profondeurs. Nos sens sont des lieux d’échanges. Le parfum emprunte le chemin le plus vital, les voies par où s’exerce ce que nos sens ont de plus immédiat, de plus nécessaire, de plus primal et de plus archaïque. Il instaure une porosité fondamentale, traverse les peaux comme un fantôme, de celle qui le porte à celle à laquelle il se destine : l’autre vous respire, vous entrez dans son souffle. Seule Véronique Bigo était en capacité de rendre compte de ces invisibles traversées. Sa peinture ne couvre pas son support d’un mur de couleur, elle ne s’interpose pas, elle n’est pas un obstacle à cette respiration de la toile que nous sommes invités à ressentir. Transparente, elle la parfume, au sens où elle instaure elle aussi des échanges entre des intimités enfouies. Comme le parfum, elle ouvre des portes invisibles, se joue de l’opaque matérialité des choses et de la clôture des espaces. Ainsi votre regard traverse-t-il la paroi métallique du flacon de parfum Montale. Et peut-être parvenez-vous, respirant profondément devant la toile et livrant vos sens à leur intime fantaisie, à sentir que le parfum fait de même, et qu’il vous envahit. C’est que Véronique Bigo ne s’est pas contentée de représenter un flacon de parfum : elle a peint le parfum lui-même. À notre tour, ne nous contentons pas de regarder. Respirons devant sa toile, ouvrons-lui nos portes secrètes et laissons s’écouler en nous l’invisible essence de sa peinture.

Thierry Le Gall