Bigo au pays des merveilles

La peinture de Véronique Bigo s’empare d’une multitude d’objets avec une incroyable liberté. Puisque l’artiste est une femme, ce sont les objets liés au statut de la femme dans nos sociétés qu’elle privilégie, à partir d’un objet matriciel omniprésent : le sac à main. Elle pose ainsi, et résout à sa manière, un problème fondamental en histoire de l’art et en esthétique : celui de la relation de l’art aux objets signifiants. Il y a en effet ici le tableau, lui-même objet esthétique signifiant, d’une part ; et il y a, d’autre part, l’immense population d’objets participant à l’environnement de la femme moderne ou bien logés dans son sac (tel le bâton de rouge à lèvres), qui ont souvent eux aussi une ambition esthétique : celle de leur design. Tout se passe comme si Véronique Bigo débarquait dans ce pays des merveilles spécifique qu’est l’univers féminin d’aujourd’hui en Occident, et qu’elle en entreprenait l’inventaire avec enthousiasme, mais sans candeur : d’autres mondes lui sont proches et peut-être menaçants. Il y a, ça et là, des explosions, des éruptions volcaniques ou des femmes voilées venant d’ailleurs qui sont plus que des signes.

Bien entendu, parce qu’elle est artiste, Véronique Bigo produit des objets esthétiques qui ont une première singularité. En tant qu’ils représentent, ils sont susceptibles d’une vérité, mais ce n’est nullement une vérité comparable à celle d’un objet intellectuel. Il s’agit d’une vérité qui leur est intérieure et ne se vérifie pas dans le monde des objets réels, une vérité qui ne s’attache pas à ce qu’ils représentent, mais à la façon dont ils le représentent. Les tableaux de Véronique Bigo ne sont pas vrais selon le monde, mais selon eux-mêmes, c’est-à-dire selon le style de la créatrice. Ce n’est pas par hasard si certains de ses sacs rendent hommage au style d’autres artistes contemporains : ici Jeff Koons, là JonOne. Le premier, selon ses propres mots, « glorifie » des objets divers, depuis les statues antiques jusqu’aux aspirateurs, le second a choisi une voie purement abstraite, et tous deux n’existent comme artistes qu’en fonction de leur style.

Voilà pourquoi l’objet esthétique selon Véronique Bigo ne démontre pas, mais montre. Mais il montre avec l’épatante liberté d’exécution qui est la marque de l’artiste , et qui nous conduit à envisager un autre aspect de sa création, qui est son expressivité. Car il est dit autant qu’il est montré dans un tableau de Véronique Bigo, et ce qui parle en lui est moins ce qu’il représente (ces sacs et ces objets connectés qui l’habitent…) que ce qu’il exprime, c’est-à-dire ce qu’il communique par la magie du sensible (ces motifs et ces couleurs) : un certain sentiment qui vient nous habiter parce qu’il est fortement éprouvé par le peintre.

Véronique Bigo s’exprime cependant avec pudeur, et prend volontiers le détour de l’humour. Puisque c’est bien de la condition féminine qu’il doit être question, on s’amusera de la série des sacs appartenant aux « femmes de ». Femmes imaginaires de mathématiciens célèbres par exemple (Newton, Copernic ou Planck), dont les vies ne furent sans doute pas des sinécures. Mais il est également beaucoup question des contenus des sacs des femmes très contemporaines qui conquièrent le pouvoir dans la vie économique et sociale actuelle.

Si bien que, sans avoir l’air d’y toucher, Véronique Bigo nous a suggéré que l’expression advient d’autant plus qu’apparaît mieux le sensible. L’art ne peut exprimer que par la vertu du sensible selon l’opération qui transforme le sensible brut en sensible esthétique. Véronique Bigo a choisi le moyen de la peinture pour témoigner avec jubilation des réalités de son temps. Nous partageons cette jubilation avec un plaisir d’autant plus vif qu’il est devenu rare.

Walter Battaglia (traduit de l’italien par A. d’ Avossa)